Ce que les chiens bilingues peuvent nous apprendre sur le biais de confirmation
Ce texte est la traduction de “What Bilingual Dogs Can Teach Us About Confirmation Bias“, publié sur ce blog. Je trouvais à propos vu le sujet de le traduire.
Le mercredi 12 décembre 2012, l’émission de radio de CBC That is That a publié une entrevue avec le conseiller municipal de la ville de Montréal Benoit LaDouce sous le titre “Montreal bylaw requires dogs understand commands in both official languages”. Le conseiller y expliquait vouloir mettre fin aux dangereuses situations rendues possibles par des chiens confus qui ne savaient obéir qu’à des commandes et à des ordres dans une des deux langues officielles du Canada.
Comme il est souvent le cas sur internet, les commentaires ont déferlé sur les médias sociaux. Des anglophones et des francophones en colère alléguèrent qu’il était impensable qu’un officiel municipal essaie de leur imposer l’usage de deux langues comme ça. «Qu’en est-il des coûts,» dirent certains. Certains francophones se sont opposé à l’idée, disant qu’«on est au Québec, la langue officielle c’est le français, même pour les chiens». Des anglophones et des francophones favorables encensèrent M. LaDouce pour finalement s’attaquer au problème de la barrière de langue avec nos amis canins. Cela ne demande pas tant d’effort que d’entrainer les chiens de manière bilingue, après tout, et le prix à payer est minimal comparé aux affreux accidents que cela évite.
Après bien des controverses, That is That a publiée une entrevue faisant suite avec le conseiller LaDouce, dans laquelle il expliquer qu’il a entendu les partisans des deux côtés et qu’il amenderait sa motion. Le titre se lisait “Montreal councilor now wants dog parks to be language-free, dog owners must only use ‘tones and hand signals’ “.
Parmi d’autres sites de nouvelles, Yahoo News et le Daily Intelligencer du New York Mag couvrirent l’histoire. [Yahoo News a depuis retire l’article de leur site web.]
Le seul problème, bien sûr, est qu’il n’y a jamais eu de conseiller municipal de la ville de Montréal nommé Benoit LaDouce, et que That is That est une émission satirique de radio de CBC.
J’avais initialement partagé leur entrevue d’origine sur ma page Facebook, comme je le fais souvent avec les pièces de satire, pour voir juste à quel point certains de mes amis seront crédules. J’ai également publié en simultané un statut expliquant le stratagème, seulement visible par moi au départ, pour pouvoir révéler l’expérience après une journée. Je voulais tester les capacités d’esprit critique de mon audience. Quand vous lisez une idée aussi extrême et ridicule que de forcer les *chiens* à être bilingues, quelque chose doit sûrement commuter dans votre cerveau pour vous avertir que c’est une blague, non?
Malheureusement, pas du tout. Moins d’une demi-heure après que j’ai publié le lien, il avait été partagé plus de 10 fois par des personnes furieuses à cause de l’idée de LaDouce, nombre d’entre eux reliant son initiative et son courage nouvellement trouvé à l’élection du gouvernement du PQ de Pauline Marois. C’était encore un exemple de la guerre des langues au Québec.
J’ai rapidement révélé que That is That était en effet satirique, et que l’entrevue était une farce. J’ai pourchassé les différents partages pour remettre les pendules à l’heure. Mon expérience n’en valait pas la peine. On a vu comment des idées non-fondées peuvent grandir en haine la nuit des élections, il y a plus de quatre mois. À mon dernier comptage, il ne reste que deux [EDIT: un] partage. Tous les autres ont soit été retirés ou bien rendus seulement visible par leur afficheurs.
Mais pourquoi ont tant de personnes, d’habitude tout à fait rationnelle et critique, soudainement partagé une farce comme si elle était vraie, sans même une once d’incrédulité? Certains diront que j’ai tendance à publier du contenu sérieux sur la politique, et que les gens oublient donc de faire leurs vérifications. Ils pourraient supposer que j’ai déjà vérifié mes sources, et suspendre leur esprit critique en ce qui a trait à ce que j’écris ou partage. C’est peut-être vrai, même si ce serait inquiétant à sa façon. (Conseil utile: faites toujours vos vérifications.)
J’attribuerais plutôt cela au processus cognitif connu sous le nom de biais de confirmation. Comme le décrit Wikipédia de manière si éloquente, le biais de confirmation est «la tendance qu’ont les individus à privilégier les informations qui confirment leurs idées préconçues ou leurs hypothèses». Le biais de confirmation est ce qui rend convaincre les gens qu’ils ont tort par rapport à la politique, la religion ou la philosophie si difficile. Même si vos arguments sont solides, et basés sur des faits vérifiables, les gens vont souvent les ignorer s’ils vont à l’encontre de leurs anciennes croyances. On se ramasse souvent coincé dans un dialogue de sourd, et le plus triste, c’est que l’on a probablement tout aussi tort qu’eux et que l’on met sur ce dont nous tentons de les convaincre notre propre spin. Le biais de confirmation a une emprise terriblement forte sur nos fonctions cognitives, au point où la pensée rationnelle est souvent écartée en faveur d mensonges rassurants. En fait, c’est même l’entière prémisse des ‘médias’ comme Fox News aux États-Unis ou Sun News au Canada. Les gens s’accrochent désespérément à eux, au moins subconsciemment, parce que la vérité est souvent bien trop difficile à accepter.
Qu’est-ce que ça a à voir avec la politique linguistique au Québec? Selon moi, tout. La Loi 101, comme elle a été introduite, a laissé une marque indélébile sur notre conscience commune. Si certaines de ses mesures les plus extrêmes ont été invalidées par les tribunaux supérieurs, son effet de peur est resté. Les simples mots «Loi 101» ont, dans de nombreux cercles, le même effet qu’un étudiant murmurant le nom de Voldemort dans les couloirs de Poudlard. Personne ne peu parler librement de «Tu-Sais-Quoi», ou «Ce-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom», parce que c’est devenu un sujet chargé élicitant une réaction émotionnellement trop forte pour, il semblerait, pouvoir être évalué de manière critique.
Chaque année, des rapports alarmants de l’anglicisation du Québec sont utilisés comme épouvantails à des fins politiques par certains groupes. Chaque année, des rapports complètement différents, mettant souvent l’emphase sur le bilinguisme comme ‘source’ de la prétendue anglicisation, peignent un tableau beaucoup plus reluisant et sont utilisés comme étendard servant au ralliement des groupes politiques à l’opposé. Des fileurs spin chaque enquête, chaque sondage, chaque étude comme si leur vies en dépendaient. Dans les semaines menant à l’élection du gouvernement du PQ de Pauline Marois, certaines personnes se sont mises à avoir peur pour leur vie, comme si l’élection d’un parti nationaliste franco-centriste allait vouloir dire qu’ils seraient tous arrêtés le lendemain de l’élection et envoyés dans des camps de concentration pour être soi assimilés soit éliminés. À notre époque, où les propositions extrêmes sont devenues monnaie courante pour les protagonistes de l’Assemblée Nationale, chaque politique linguistique est vue comme une déclaration de guerre par l’autre camp et comme une idée absolument parfaite par le camp qui l’a mise de l’avant, peu importe à quel point elle peut être objectivement imparfaite. Tous ce que les deux côtés perçoivent comme étant des ‘améliorations’ aux politiques linguistiques au Québec sont accueillies par des cris de colère par l’autre côté. La politique linguistique a maintenant complètement perdu contact avec la réalité, et est devenue une simple moulée à votes, presque une attrape.
Si ma théorie se tient, elle raconte une histoire inquiétante de l’état de la politique linguistique au Québec. Notre biais de confirmation est devenu si fort sur la question que des gens des deux côtés ne remette même pas en question le fait qu’un conseiller municipal puisse vouloir légiférer le langage des *chiens*. Pire peut-être, il est presque crédible qu’un conseiller municipal puise le faire. Il pourrait ainsi gagner de nombreux votes, après tout. Nous sommes si excessivement paranoïdes à propos des langues que n’importe quoi semble maintenant plausible.
La politique linguistique est devenue un champ de bataille au Québec, toujours en guerre, et nous sommes tous victimes. Parce que nous stéréotypons et exagérons l’autre côté, nous avons perdu tout sens de pensée critique.
Donc la prochaine fois que vous lisez une nouvelle proposition linguistique et que vous voyez les gens autour de vous réagir, demandez-vous: sommes-nous tous devenus fous?
Si la réponse est oui, bienvenue au Québec!
